
Après quelques pérégrinations, des dizaines et des dizaines de touristes aperçus (pourtant ce n'était pas la haute saison...) et à peine moins de vendeurs de tablas (sorte de tambourins indiens ; "Hello my friend! Do you want drums? Vely cheap, good qvality!"), nous avons trouvé des motos pour le lendemain (Yamaha RX100). Le matin, impatients comme des gamins, on prend les motos et après une prise en main... approximative, on attaque notre première étape : le Rohtang Pass, c'est-à-dire 2000 mètres d'ascension pour atteindre 4000 mètres d'altitude, puis redescendre et trouver un gîte pour la nuit suivante.

La route qu'on emprunte est la fameuse route de Manali à Leh (470 kilomètres). C'est la seconde route carrossable la plus haute de monde grâce à son col à 5328 mètres, et son rôle est d'alimenter une grande partie de la région Jammu et Cachemire, dont le Ladakh. Et pourtant, n'allez pas croire que c'est une autoroute : nombreux sont les segments qui ne sont pas goudronnées ou qui ont été goudronnés jadis mais entre temps complètement défoncés par les camions. La route est donc en permanence entretenue, ou plutôt reconstruite : tant que la neige n'empêche pas l'accès, des dizaines de personnes y travaillent continuellement dans des conditions terribles. On y casse les pierres à la pioche, le goudron est chauffé dans des bacs sur la route elle-même et dégage un nuage de fumée noire si épais qu'on ne voit plus le ciel. Puis les ouvriers le répandent sur la route après l'avoir amené en courant dans de petites brouettes et en évitant les véhicules impatients qui slaloment entre les portions de route en travaux. Bien évidemment, aussitôt qu'un secteur est fini, les bus et les gros camions empruntent directement les mètres refaits uniquement en surface. De là, l'entretien permanent n'est plus très étonnant...

Cependant, après le Rohtang Pass, ses yaks et son hamburger le plus haut du monde (enfin, le mien), c'est une autre route qui va nous amener à la Spiti Valley, cette fois-ci sans un pouce de goudron pour les prochains 70 kilomètres à travers la Lahaul Valley. À la croisée des chemins, il se fait un peu tard et dans le minuscule bled s'y trouvant, on nous dit qu'il n'y a pas moyen de dormir sur les 30 prochains kilomètres de route. Sachant que le soleil se coucherait dans une bonne heure et que sur certains tronçons, notre moyenne ne dépasse pas les 15 km/h (cf. les photos pour comprendre), on est un peu embêtés. Finalement on conclut que l'Indien se fout de nous et veut nous faire dormir chez lui ou chez un pote, et on repart en espérant trouver un toit avant la tombée de la nuit. Heureusement, Chhatru, le bled 17 km plus loin se révèle presque aussi minuscule, encore plus paumé, mais plus hospitalier.

On y rencontre une Allemande qui nous conseille de rester dormir dans la daba. Voyant la nuit tomber très vite, on s'y installe. La sympathique dame est une retraitée qui est partie il y a un an vivre en Inde après avoir fini de travailler. Elle a passé 4 mois à Dharamshala (le refuge des Tibétains et du dalaï-lama), s'est convertie au bouddhisme et a vécu une véritable "renaissance" : sa vie n'a jamais été aussi intéressante qu'en Inde. Ses explications sur la santé physique et mentale de vieilles dames dans une gompa (monastère bouddhiste tibétain) pour personnes âgées, qui la plupart du temps ne possèdent rien du tout, lui ont fait marquer quelques points dans sa critique de la mentalité consumériste occidentale.
Après à peine 3 heures de sommeil, à cause du matelas d'environ 5 centimètres d'épaisseur et du froid (on est tout de même à 3700 mètres d'altitude), je profite de me balader à travers les rochers avant le lever du soleil. La Lahaul Valley est moins accueillante que la future Spiti Valley : il y fait moins beau, les couleurs gravitent exclusivement autour du gris et les cailloux y sont énormes. On sent qu'on est dans quelque chose de plus gros que les Alpes : un fleuve plus large et bien plus tumultueux que le Rhône au Valais y coule, les massifs aux alentours en imposent et par endroits, la vallée s'élargit sur plusieurs kilomètres et on se dit que l'endroit est trop grand pour les hommes. Cela dit, malgré la froideur des lieux, le décor est saisissant et superbe.
Dernière étape avant notre but : le Kunzum Pass, à 4500 mètres d'altitude. La route y est belle et difficile. Après de nombreux lacets, on aperçoit enfin la Spiti Valley. Le changement de couleurs est déroutant : alors qu'on roule encore dans le gris, les montagnes au loin sont jaunes, brunes, beiges et ocres, bizarrement striées, comme si on y avait passé un peigne géant. Désormais habitués à l'Inde, on ne s'étonne qu'à peine de la présence d'un temple sur le col.

Après une descente difficile, quelques photos et le pneu crevé d'Ivo, on arrive dans le prochain village (i.e. plus grand que bled), Losar, en espérant trouver de l'essence. Eh oui, c'est beau de rêvasser, mais les motos n'avancent pas toutes seules! Il était clair que malgré les jerricans, nous n'aurions pas assez de réserves pour effecture l'aller-retour. On arrive assez vite à la conclusion que le village n'a pas la moindre goutte de pétrole à offrir. A cause de la crevaison, on se sépare en deux groupes, l'un pour la réparation (Wassim, Ivo et Antonin) et l'autre pour le ravitaillement (Fred et moi). Après le partage de nos dernières réserves d'essence, je repars avec Fred pour une soixantaine de kilomètres en direction de Kaza, où nous attend gentiment une station-service.

La route est fabuleuse, cependant on ne doit pas traîner pour arriver avant la fermeture. Tout se passe bien jusqu'à quelques pertes de puissance de moto : de temps en temps, plus aucune patate, et je dois redémarrer en espérant que ma bécane daigne accélérer. Pourtant, il y a encore de l'essence dans mon réservoir, donc on se met à craindre le problème mécanique qui pourrait sérieusement nous retarder (sans parler de l'absence de réseau pour téléphones dans toute la vallée qui nous empêche de communiquer). Malgré l'absence ponctuelle de puissance, j'arrive heureusement à continuer en légère descente... jusqu'à la dernière montée, 2 km avant Kaza! Et là, plus rien. Après 125 tentatives de démarrage, au kick en roulant, on conclut qu'il faudra finir la montée en poussant. Quelques grammes de graisse en moins (les motos ont beau être légères, c'est pas des vélos), on arrive en haut de la côte et on peut redescendre sur Kaza. Après le plein, ma moto marche de nouveau parfaitement. C'était donc (heureusement) le manque d'essence qui nous a causé ces problèmes, et rien d'autre.

Le lendemain matin, on repart à 6h30 en espérant que les autres ont pu réparer. Cette fois-ci, nous ne sommes pas du tout pressés, donc on en profite pour s'en mettre plein les yeux. Ce matin-là, grâce à une lumière superbe, j'ai vu parmi les plus beaux paysages de ma vie.
De retour à Losar, on retrouve le reste de l'équipe qui a trouvé quelqu'un pour effectuer la réparation (j'ai oublié de préciser que le garage nous avait donné les mauvais outils), donc tout est bien qui finit bien.

Le retour était semblable à l'aller, avec cette fois nos motos totalement domptées, donc pas la peine de s'étaler. On est finalement rentré samedi soir à Manali, ce qui nous a laissé le lendemain pour visiter les environs et se balader dans Vashisht, petit village, avec son "World Peace Cafe", sa "Ski & Snowboard School, with French and Swiss guides" et ses sources d'eau chaude. Enfin, après 15 heures de bus, on arrive lundi matin à Delhi, presque à l'heure pour les cours du matin!